Hiver en nous : créer de nouveaux récits autour de la nordicité en milieu urbain

Pour les populations vivant en ville particulièrement, cette période suscite habituellement maintes protestations. Pourtant, dans un contexte de changements climatiques propices à des phénomènes météorologiques de plus en plus extrêmes, ne serait-il pas temps de redéfinir notre rapport à l’hiver pour mieux se l’approprier ?

Avec Hiver en nous — projet lauréat de la cohorte 2022 de l’Incubateur civique — Marie-Hélène Roch s’intéresse à nos ressentis vis-à-vis de la nordicité et propose de démocratiser l’expérience de l’hiver en milieu urbain par l’imaginaire connecté.

La nordicité ou l’art de vivre l'hiver au quotidien

C’est au début des années 1960 que le concept de nordicité a été élaboré par Louis-Edmond Hamelin, un géographe et linguiste québecois. Grand explorateur des territoires dits du Grand Nord canadien, il cherchait alors à s’approprier le terme nordique, habituellement utilisé pour désigner les pays froids du nord de l’Europe tels que la Finlande, l’Islande ou encore le Danemark. Déterminé à définir cette entité abstraite et inconnue qu’était le Nord, il porte alors un regard global sur les sociétés humaines dans leur rapport et leur adaptation aux zones froides, qu’il parvient à caractériser en inventant le mot nordicité. Par ce néologisme, le chercheur fait référence à « un état perçu, réel, vécu et même inventé de la zone froide à l’intérieur de l’hémisphère boréal. » ¹

Notre rapport à la nordicité, quoi qu’on en dise, est complexe. En témoigne le nombre de voyages depuis le Québec vers les destinations ensoleillées pendant la saison froide. D’après un sondage mené en novembre 2022 auprès de voyageuses et de voyageurs, 27 % d’entre eux envisageaient de s’envoler vers le Sud durant l’hiver 2023. Quête de chaleur ou échappatoire à la neige ? Ces séjours renforcent en tout cas la perception mentale de l’hiver comme d’une saison trop longue et qu’on cherche à éviter.

Incubateur civique, cohorte 2022 - Hiver en nous : créer de nouveaux récits autour de la nordicité en milieu urbain

Marie-Hélène Roch

Pourtant, c’est une tout autre dynamique qu’a perçue Marie-Hélène Roch lors de son séjour en Finlande il y a quelques années. Dans ce paysage enneigé, elle découvre avec surprise des activités comme le vélo d’hiver, encouragé par la pratique démocratisée du cyclisme hivernal, des aménagements urbains adaptés et surtout, d’un rapport à l’hiver plus apaisé où il n’est plus question de le redouter, mais de le chérir.

En effet, pour supporter le froid et le manque de lumière propres aux conditions hivernales, les pays Nord européens ont su développer des récits et des habitudes de vie en harmonie avec la nordicité. On parle ici de mobilité active hivernale, mais aussi de concepts plus abstraits comme le friluftsliv. D’origine norvégienne, le friluftsliv (qui signifie « la vie à l’air libre ») est une philosophie de vie, une manière traditionnelle de vivre en plein air dans laquelle la recherche d’une connexion profonde avec la nature est ancrée dans la culture. Bien que le concept ait aujourd’hui évolué, il inspire encore aujourd’hui la culture scandinave.2

Si ces mots n’ont pas d’équivalent exact dans les langues française et anglaise, c’est probablement parce que l’état optimiste qu’ils désignent ne fait pas partie de la culture canadienne pendant les mois d’hiver. Même si des activités culturelles tendent à se développer en extérieur en complément des pratiques sportives comme la luge ou le patinage, pour Marie-Hélène, le rapport à la nordicité demeure ambivalent : « Des festivals tels que Montréal en Lumière ont la capacité de nous rassembler au mois de février, dehors, pendant la période la plus froide. C’est festif et convivial ! Mais dans le même temps, d’autres éléments anxiogènes font aussi partie du paysage. Pensez aux panneaux avertissant d’un danger de chute de glace, par exemple. Couplés au vocabulaire morose utilisé pour évoquer la météo et la perturbation de la circulation, ils provoquent des émotions négatives comme l’appréhension et l’irritation. »

Dans ce contexte, difficile alors de se réjouir d’une prochaine bordée de neige, d’une invitation à souper ou d’un nouvel événement culturel quand l’idée entretenue au sujet de l’hiver est qu’il nous freine dans nos déplacements et complique le quotidien. Or, transformer l’hiver en valeur ajoutée pour la culture, le vivre ensemble et la vie en ville s’inscrit précisément dans une stratégie de résilience climatique, alors même que les phénomènes météorologiques extrêmes s’intensifient et que nous devons repenser nos comportements écocidaires.

Crédit photo : Sophie Bertrand, courtoisie d’Hiver en nous

Développer de nouveaux récits

L’expérimentation du cyclisme hivernal en Finlande inspire Marie-Hélène à participer au congrès international du vélo d’hiver à Montréal l’année suivante. Sensibilisée au narratif par son parcours en design d’événements et ses diverses activités artistiques, elle a l’idée de créer et de distribuer un journal de bord destiné aux cyclistes de la saison froide.

La pratique du vélo d’hiver étant souvent abordée du point de vue des usages et de la sécurité des infrastructures, elle souhaite cette fois recueillir des impressions, des sensations et des regards sur les endroits traversés à vélo. Les témoignages qu’elle recueille alors construisent un récit à l’opposé du discours dominant faisant parfois état « d’intrépides bravant la sloche sur leurs deux-roues. » Au contraire, les cyclistes expriment « le sentiment d’être dans un autre monde », « une bulle de réconfort », « l’aventure en ville » dans leurs déplacements quotidiens. Par cette approche poétique, le cyclisme hivernal prend soudain une toute nouvelle dimension dans nos imaginaires. En se concentrant moins sur les aspects négatifs et davantage sur ses aspects positifs, c’est une autre histoire qui s’écrit dans nos têtes, de celles qui inspirent le changement. L’expérience du vélo d’hiver ne vient-elle pas d’éveiller notre curiosité ?

Sortir du cadre académique

À travers cette analyse, la thématique de la nordicité en milieu urbain devient un sujet de recherche de plus en plus évident pour Marie-Hélène. Elle crée le projet Hiver en nous et le définit comme « un chantier de recherche et de création des savoirs et expériences vécues, perçues, imaginées et transformées de l’hiver urbain. » Structurée comme un laboratoire de recherche-action, son initiative tend à mobiliser des savoirs expérientiels et perceptifs dans un journal de bord interactif. L’objectif est de construire un récit collectif et, par la même occasion, de renforcer le sentiment d’appropriation de cette saison vécue en ville.

En janvier 2021, l’artiste-chercheuse ouvre le compte Instagram Hiver en nous et profite de cette période particulière de distanciations physiques [en raison de la pandémie de Covid-19] pour capturer en image les comportements de la population montréalaise au grand air : « Comme on ne pouvait se retrouver qu’à l’extérieur et que les gens étaient avides de sortir de chez eux, les parcs et les rues sont devenus de formidables champs d’expérimentation et d’observation sur l’appropriation de l’espace urbain en temps de grand froid. »

Ce projet, qui s’inscrit dans une démarche de R&D sociale, Marie-Hélène l’a cependant imaginé immersif, interactif et surtout collaboratif. En somme, tourné vers le grand public. Alors, comment le sortir d’un cadre académique et l’amener au contact de la population, tout en se distinguant des initiatives des organismes existants ? Marie-Hélène ressent le besoin de confronter ses idées avec d’autres innovatrices et innovateurs sociaux. Elle intègre alors la cohorte 2022 de l’Incubateur civique.

Cibler différents publics pour renforcer l'impact

Si l’étude de la nordicité vécue en ville a été abordée par le prisme des cyclistes d’hiver pour les travaux de mémoire de la chercheuse, d’autres publics sont évoqués durant le parcours de l’Incubateur civique. Qu’en est-il par exemple de l’expérience hivernale des personnes âgées ? Ou bien des personnes nouvellement arrivées au pays ? L’hiver québecois véhicule un certain nombre de mythes en dehors du territoire : froid mordant, déplacements complexifiés par la neige, ville souterraine. Avant même de le vivre, l’hiver marque déjà les imaginaires par sa rudesse et induit une attitude de repli sur soi.

« Il y a tout ce narratif à redéfinir pour différentes communautés. Des activités seront éventuellement envisagées pour ces clientèles à plus long terme. Pour le moment, j’ai choisi de me tourner vers le public des enfants. Étant mère de deux jeunes enfants, j’ai l’occasion d’observer à quel point leurs expérimentations sont plurisensorielles et combien le jeu est au cœur du développement de leurs comportements. Dans ma démarche de traduire l’humanité de l’hiver urbain, leurs observations sont particulièrement éclairantes. » — Marie-Hélène

Représentant 15% de la population selon le dernier recensement de Statistique Canada, les enfants âgés de 0 à 14 ans sont aux premières loges dans l’adoption de comportements qui, s’ils sont nouveaux pour les générations précédentes, s’inscrivent pour eux dans la normalité. En étant sensibilisés à des récits positifs concernant l’hiver, ces adultes en devenir sont un puissant levier de changement sur leurs milieux.

Afin de rejoindre ce jeune public, Marie-Hélène est entrée en résidence artistique hivernale au Campus de la transition, après avoir terminé le programme de l’Incubateur civique. Forte de ses apprentissages durant le parcours à la MIS, elle a imaginé différentes activités au parc Jean Drapeau à Montréal, dont la Mitaine perdue. En collaboration avec l’organisme Metalude, un espace de stationnement du parc s’est réinventé en terrain d’aventures éphémères pour jouer et révéler le potentiel des usages, des imaginaires et des récits. Par cette expérimentation, jeunes et moins jeunes se sont projetés ensemble dans les possibles et le futur d’une ville d’hiver inclusive et résiliente. Des outils et des ressources pratiques pour les milieux de gardes, les écoles ou les organismes communautaires ont aussi été développés, notamment deux articles disponibles sur 100 degrés : Aborder l’hiver en pleine conscience, dans tous nos milieux de vie et Transport actif vers l’école: comment amplifier la culture du vélo 4 saisons?

Crédit photo : Sophie Bertrand, courtoisie d’Hiver en nous

Si vous souhaitez participer et questionner votre rapport à l’hiver en ville, suivez l’actualité d’Hiver en nous sur les réseaux. D’autres activités sont en préparation, en toute saison !

1 Louis-Edmond Hamelin. (1975) Nordicité canadienne. Hurtubise HMH

2 L’enseignement en plein air au Québec : portrait de nos influences anglaises et scandinaves. Site web: Enseigner dehors.

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