Le projet Renaître de la Rue guide les jeunes en difficulté à travers l’écosystème de soutien

Face à une problématique bien plus large que la seule absence de logement, cette jeune population vulnérable peine à naviguer à travers les organismes d’aide, dont les ressources limitées causent des ruptures de service dans leurs parcours de réinsertion.

Afin de répondre à cet enjeu, Mikah Youbi a fondé Renaître de la Rue, un projet lauréat de la cohorte 2022 de l’Incubateur civique, qui mise sur l’accompagnement personnalisé pour guider les jeunes vivant une situation d’itinérance ou de précarité dans l’écosystème de soutien existant.

Les particularités de l’itinérance jeunesse

Quelles circonstances poussent une jeune personne à quitter son foyer ? Pour répondre à cette question, il a fallu attendre que le phénomène devienne visible dans l’espace public au tournant des années 1980. Jusque là, les situations d’itinérance des jeunes étaient associées à des comportements de fugue et à l’expression de la rébellion adolescente. S’éloignant des préjugés, des études ont enfin commencé à aborder la réalité beaucoup plus complexe de l’itinérance chez les jeunes, où elle se présente notamment comme la seule alternative à un milieu familial ou social devenu violent, dangereux, intenable.

Mikah Youbi

Ces jeunes quittent alors des foyers définis par des relations sociales et économiques dans lesquelles ils dépendaient généralement d’autres individus, tels que des parents, des proches, des personnes assurant leur garde ou une équipe intervenante pour les jeunes ayant un parcours en protection de la jeunesse. En pleine phase de développement physique, cognitif, social et émotionnel, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. Contraints de sortir de l’adolescence et d’adopter rapidement des rôles d’adultes, ces jeunes gens n’ont accès ni aux institutions ni aux activités conçues pour les aider à accéder à une vie indépendante sécuritaire. À l’opposé d’une transition planifiée et favorable à la prise de responsabilités, leurs parcours accidentés les exposent aux risques de subir les conséquences de l’itinérance à long terme.

Une itinérance plus ou moins « visible »

Si des progrès ont été réalisés pour mieux appréhender la problématique de l’itinérance jeunesse − allant jusqu’à une définition précise par l’Observatoire canadien sur l’itinérance − il reste une part d’ombre que les études peinent à éclaircir. Cette difficulté tient au fait que de nombreux jeunes en situation d’itinérance ou d’instabilité résidentielle ne s’identifient pas comme « sans-abri » lorsqu’ils sont hébergés temporairement par une connaissance, quand ils intègrent une colocation dans un logement insalubre ou dorment dans des squats plutôt qu’en refuge.

Ce caractère invisible de l’itinérance complique la mise en place de stratégies d’intervention et de prévention répondant réellement à leurs besoins. Car les mandats confiés aux organismes ciblant un territoire, une tranche d’âge et des enjeux précis sont basés sur les statistiques disponibles, c’est-à-dire incomplètes. En raison du manque de lisibilité des parcours et composant avec des ressources limitées, les équipes communautaires proposent des services formatés qui répondent en urgence à un besoin à court terme, mais perdent ensuite le contact avec les jeunes dès leur mission terminée. Conscientes que ce fonctionnement en silo nuit à une réinsertion durable, ces dernières sont en demande de solutions.

Le défi de « renaître de la rue »

« Renaître de la rue, » c’est le défi personnel que se lance Mikah Youbi en 2017 alors qu’il se trouve en situation d’itinérance. En quête du processus qui lui permettra de sortir de la précarité, il cherche de l’aide auprès de différents organismes. Tout au long d’un périple qui le mène du Québec au Manitoba en passant par l’Ontario, il approche une dizaine d’organisations en expérimentant les programmes proposés, dont il perçoit rapidement les limites.

Pendant des mois, Mikah va alors soigneusement consigner ses observations, aux côtés des nombreux témoignages que lui confient les personnes autour de lui, aussi bien les usagères et usagers des services d’urgence que les équipes intervenantes. Il constate la frustration engendrée par les moyens limités, l’absence de collaboration entre institutions, les mandats trop ciblés et les conséquences de ce système décousu sur la confiance des jeunes, en eux-mêmes et envers les organismes:

Mikah Youbi dans son espace de travail

« Des centres d’aide qui répondent aux besoins de base, il y en a, mais chacun a ses critères d’admission. Pour un jeune déboussolé, qui doit se prendre en main du jour au lendemain, imaginez la difficulté de devoir trouver un organisme, expliquer sa situation traumatisante, prendre le risque de se voir refuser l’accès à un service parce qu’il ne remplit pas les conditions du mandat, se faire rediriger vers une autre organisation – qu’il ait bénéficié d’une prise en charge ou non… et recommencer. En fait, naviguer à travers l’écosystème ressemble à ce jeu où la rondelle rebondit contre des clous pour terminer sa course dans une case au hasard en bas de la planche. » — Mikah

Sauf qu’une démarche pour sortir de la précarité ne peut pas relever du hasard. Elle nécessite pour les personnes en détresse de connaître leurs besoins, d’être accompagnées vers les bonnes ressources et de se sentir soutenues entre les différentes étapes. Surtout, elle ne peut aboutir sans estime de soi:

« Pour avoir côtoyé de près la réalité de ces jeunes et pour avoir été l’un d’eux, j’ai compris que rebâtir son estime de soi est fondamental. C’est la première étape pour reprendre confiance en soi. Sans ça, comment attendre d’une personne qu’elle prenne des décisions, qu’elle ose accepter de l’aide et qu’elle relève de nouveaux défis ? » — Mikah

Mikah imagine alors son projet autour d’une équipe de mentorat et d’une plateforme numérique pour mettre en réseau les organismes existants, augmenter leur visibilité et les démystifier auprès de leur public cible, en présentant concrètement les services offerts par les travailleuses et travailleurs sociaux, allant d’interventions en psychologie à des formations en alimentation par exemple. Avec cet outil et l’accompagnement de Renaître de la Rue, Mikah souhaite encapaciter les jeunes à bâtir leur trajectoire de réinsertion avec les outils qu’ils estiment utiles, grâce à une meilleure compréhension des structures et services.

Intégrer l’Incubateur civique pour propulser son idée

Mikah voit passer un appel à projets sur les réseaux sociaux dont l’intitulé l’allume:

Cohorte 2022 de l'Incubateur civique : projet Renaître de la Rue

Mikah Youbi (crédit photo: Youssef Shoufan)

« ”Soutenir un projet émergeant pour l’amener de l’idée au déploiement.” Wow, c’est là que ça se passe! J’avais mon projet dans les mains depuis plusieurs années, je savais que l’idée était bonne, mais je ne savais pas comment l’amener plus loin. L’opportunité d’intégrer l’Incubateur civique était ce qu’il me fallait, rien que pour exposer Renaître de la Rue au grand jour, le formaliser, le présenter à un jury. Cette toute première étape m’a déjà poussé à m’affirmer comme porteur de projet, tout comme chaque module du parcours ensuite. » — Mikah

Suivre le programme de l’Incubateur civique, c’est challenger bien des aspects de son projet: l’impact recherché, la forme initiale, une nouvelle solution, son propre leadership. Pour Mikah, le cheminement commence par une prise de recul sur son positionnement vis-à-vis de son initiative et sur la nécessité d’adopter une perspective critique, afin de prendre des décisions qui servent, non plus sa situation personnelle uniquement, mais la mission de Renaître de la Rue: « J’ai testé le processus et je me suis sorti de l’itinérance. Alors aujourd’hui, ce n’est plus pour moi qu’existe le projet, mais pour les jeunes, c’est donc leur parcours et leurs besoins que je dois chercher à comprendre. »

Mikah réalise par la suite que la plateforme en ligne n’est pas la forme la plus en adéquation avec l’impact recherché. Plutôt que de s’effacer derrière un outil numérique qui tente de réconcilier les jeunes avec les équipes intervenantes, il choisit de replacer le contact humain au cœur du processus, en misant avant tout sur la démarche d’accompagnement personnalisé en présentiel, dans des locaux. Grâce au renforcement de son leadership, Mikah s’approprie la nouvelle mouture de son projet avec enthousiasme : « La phrase que ma coach Sarah m’a souvent répétée, c’est « Qu’est-ce que tu en penses ? » Ça parait anodin mais ça change tout. L’équipe de la MIS m’a donné l’opportunité de m’exprimer et d’être écouté dans l’élaboration d’une nouvelle approche. C’est génial d’apporter concrètement une solution à un dysfonctionnement et d’aller de l’avant avec son idée ! »

À l’été 2022, l’équipe de Renaître de la Rue a déjà lancé son programme pilote auprès de jeunes en difficulté grâce à un écosystème de soutien composé de deux thérapeutes et du Collectif Ex-Placé DPJ (Direction de la Protection de la Jeunesse). Pour l’heure, l’organisme cherche à agrandir son équipe avec une personne ayant une expertise en gestion afin de poser de solides fondations et permettre à Mikah de se concentrer sur le volet d’accompagnement des jeunes. Il souhaite également développer l’axe de raccrochage scolaire et recherche des collaborateurs de ce milieu. L’organisation est bien sûr ouverte au soutien bénévole et à tous financements complémentaires qui lui permettront de déployer son programme à plus large échelle. La mission de Renaître de la Rue vous interpelle ? N’hésitez pas à contacter Mikah !

¹ Gaetz, S. (2014a). Coming of Age : Reimagining the Response to Youth Homelessness in Canada, Toronto: The Canadian Observatory on Homelessness Press, 128 p.

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