#02, Septembre 2019

L’ENTRETIEN

Un système bancaire pour soutenir l’économie réelle

Quatre questions à Marcos Eguiguren, directeur exécutif de Global Alliance for Banking on Values.

Raccords : De nombreux projets durables ayant le potentiel de retombées positives sur les plans économique, social et environnemental peinent à se faire financer par les institutions traditionnelles, faute de promesse de rendement immédiat. Les banques axées sur les valeurs ont décidé de pallier ce manquement.

Quels étaient les objectifs de la Global Alliance for Banking on Values (GABV) à sa création, en 2009 ? Était-elle la première dans sa catégorie ?

Marcos Eguiguren : Parce qu’elles souhaitaient promouvoir un modèle axé sur les valeurs comme solution de rechange aux systèmes traditionnels ayant conduit à la crise financière de 2008, trois banques axées sur les valeurs—BRAC Bank, Shorebank et Triodos Bank—ont fondé la Global Alliance for Banking on Values. Ces institutions ont désormais sur leur feuille de route des décennies d’activité bancaire responsable et un engagement inconditionnel envers l’économie réelle.

Raccords #02 - Un système bancaire pour soutenir l’économie réelle

Marcos Eguiguren (directeur exécutif de Global Alliance for Banking on Values) Crédit photo : Banco Popular Honduras/GABV

Plus précisément, cela signifie qu’elles font le choix de prêter à des sociétés, à des entrepreneurs, à des micro-entrepreneurs et à des particuliers œuvrant dans des industries traditionnelles qui produisent des biens et services concrets, et améliorent la qualité de vie des gens de manière durable. Les banques traditionnelles, à l’inverse, ont plutôt tendance à orienter leurs activités vers la finance et la spéculation, et à accorder des fonds sans égard pour les bénéfices ou les nuisances que le projet qu’elles soutiennent apporte à la société.

Pendant la récession de 2007 à 2013, les banques axées sur les valeurs ont étendu leur champ d’action auprès des petites entreprises en croissance qui développaient des initiatives vertes et durables, en leur offrant un plus large éventail de services bancaires à long terme. En Suède, par exemple, face aux exigences d’investissement croissantes et dans un contexte de relève des générations, de nombreuses exploitations laitières étaient sur le point de fermer. Un de nos membres a donc entrepris de proposer des taux d’intérêt moins élevés pour soutenir spécifiquement les fermes biologiques et biodynamiques.

Grâce à ce type de services, les banques axées sur les valeurs ont mis en relief leur rôle déterminant en tant que piliers d’un capitalisme équitable et inclusif. L’Alliance n’était pas la première initiative du genre, mais elle a fourni une plate-forme inédite pour que les institutions financières plus modestes s’entraident pour opérer un plus grand changement dans le monde.

Quelles sont les réalisations les plus significatives de GABV depuis dix ans ? Quels obstacles reste à surmonter pour établir un système financier réellement au service de la transition sociale et écologique ?

Notre plus grand succès au cours des dix dernières années est d’avoir su rester fidèles à notre mission: rendre le financement bancaire accessible à tous, tout en veillant à la santé de la planète. En développant des produits bancaires destinés au plus grand nombre plutôt que des solutions sophistiquées réservées à une minorité, nous avons donné la priorité à l’avènement d’un système inclusif.

Ce qui distingue les banques axées sur les valeurs des banques traditionnelles, c’est qu’elles prennent en compte les externalités qui sont produites par les projets et les clients qu’elles financent. Il ne s’agit pas seulement de prêter à l’économie réelle, mais bien de donner la primauté aux activités, entreprises et industries qui travaillent pour le bien collectif et s’emploient à éliminer la pauvreté, à renforcer le développement communautaire ou à promouvoir une économie plus durable. Des critères précis d’évaluation des retombées sociales et environnementales dictent les choix de prêts des banques axées sur les valeurs ainsi que leur étude des dossiers. Elles ont d’ailleurs commencé à appliquer cette grille bien des années avant que les autorités de réglementation internationale ne l’envisagent. À l’issue de leur analyse, comme de celle de toute la chaîne des acteurs impliqués dans une industrie, elles écartent finalement un grand nombre de demandes de crédit ne répondant pas à leurs exigences.

Le lien avec les individus et les communautés financés est primordial, car il existe une responsabilité partagée face aux risques encourus dans les opérations financées par les banques axées sur les valeurs. Citons par exemple le cas d’un partenariat avec une coopérative distribuant de l’énergie propre dans une communauté ou un quartier particulier. La banque comme la coopérative prennent des risques si les rendements prévus ne sont pas au rendez-vous, mais contrairement aux institutions traditionnelles, les organisations axées sur les valeurs collaboreront avec le client pour trouver une solution. Il ne s’agit pas de prendre des risques dans une optique de rendement élevé et rapide, mais bien de construire une relation de confiance pour soutenir les clients dans leurs efforts de développement sur le long terme. C’est d’ailleurs pour cette raison que les banques axées sur les valeurs affichent une très faible volatilité. Finalement, les retombées financières d’un système au service de l’économie réelle sont plus fiables que celles enregistrées par certaines des plus grandes banques du monde. Et ce succès est vérifié par plusieurs rapports de recherche indépendants¹.

L’un des plus grands défis auxquels nous faisons face consiste à trouver un moyen de collaborer avec les décideurs du monde entier, banques centrales ou autorités des marchés financiers, pour promouvoir plus largement ces méthodes. 

L’évaluation de son impact social et économique est l’un des défis auxquels se heurte l’innovation financière. Pouvez-vous nous parler des fiches de notation créées par GABV ? Ultimement, comment mesurons-nous la valeur de cet impact ?

GABV a conçu une fiche de notation qui propose une approche structurée pour saisir la vision, la stratégie et les résultats d’une banque axée sur les valeurs, et qui permet à une organisation décidée à les appliquer de s’autoévaluer, de suivre et de communiquer ses progrès. La fiche a pour objectif de faire ressortir la création de valeur pour la société, et ce, des deux côtés du bilan comptable.

En ce qui concerne les prêts, il s’agit de financer une activité ayant un impact positif sur la société, et une approche plus respectueuse de l’environnement et des consommateurs. L’une des banques membres de GABV, située en Malaisie, Bank Muamalat, s’est associée à un de ses clients pour investir dans des actifs propres aux domaines de l’éducation et dans des équipements médicaux essentiels tels que les appareils de dialyse et les réservoirs de stockage d’azote. Cette collaboration permet aussi de financer des dispensaires mobiles et de fournir des traitements gratuits aux quelque 5 000 membres des communautés les plus vulnérables de la région.

Du côté des usagers de la banque, ces derniers voient ainsi leurs investissements contribuer en partie à des programmes liés à la littératie financière et à l’éducation des clients. De part et d’autre, ces initiatives génèrent, avec du capital, une valeur positive pour la société.

Raccords #02 - Un système bancaire pour soutenir l’économie réelle

Crédit photo : Banco Popular Honduras/GABV

Ces fiches de notation, développées grâce à l’expérience de spécialistes, peuvent aider une banque qui souhaite réorienter ses activités à déployer ses ressources humaines et économiques de façon appropriée. La fiche est compilée par la banque elle-même, mais requiert une transparence totale des sources d’information. Toute personne qui la consulte doit être en mesure d’évaluer les informations de manière globale et nuancée. 

Quelles sont les innovations récentes qui ont ouvert la voie à des solutions plus concrètes dans les domaines du communautaire ou de l’économie sociale ?

La banque axée sur les valeurs, à l’encontre des méthodes bancaires traditionnelles, est une innovation en soi. Et les exemples de son application par nos membres à travers le monde sont nombreux.

La Caisse d’économie solidaire Desjardins à Montréal, membre de GABV, a lancé un nouveau produit, la «garantie solidaire», basé sur un partenariat avec trois des principales fondations du Québec, qui ont accepté d’offrir une garantie de 15 millions de dollars à diverses entreprises du domaine de l’économie sociale pour qu’elles puissent obtenir des prêts qui seraient autrement hors de leur portée.

Un de nos membres aux États-Unis, City First Bank of DC, offre un programme de logements abordables spécialement conçu pour aider les communautés de Washington DC dans le besoin.

La Banque Triodos, en Europe, propose des prêts hypothécaires dont les taux d’intérêt dépendent de l’efficacité énergétique de votre maison. Si vous améliorez celle-ci, votre taux d’intérêt diminue.

Beaucoup de gens associent l’innovation à la numérisation et aux avancées technologiques. Certes, la technologie nous aide à nous connecter partout dans le monde, et nous donne accès des informations vitales. Nous sommes en mesure de générer des statistiques sur le nombre de personnes qui n’ont pas accès aux services bancaires et sur leurs régions d’origine, de même que sur les raisons qui expliquent cette situation. De plus, nos membres dans les pays en développement commencent à mettre à l’essai des solutions d’intelligence artificielle afin d’accélérer l’intégration financière et de faciliter le décaissement des prêts aux entrepreneurs sous-financés. Mais ces avancées technologiques ne sont que des facilitatrices. La véritable innovation, c’est la manière dont nous pouvons utiliser cette technologie pour rendre les services financiers équitables et accessibles à davantage d’individus dans le monde, pour œuvrer en faveur d’une plus grande égalité dans la société, d’une économie plus prospère et d’une planète plus durable.


  1. «The Effect of Ethics on Banks’ Financial Performance», Radek Halamka  et Petr Teplý, Prague Economic Papers, 2017.

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